Si le verre était un matériau facile à créer, à travailler et peu coûteux, le marbre est très certainement le matériau qui, plus que tout autre, incarne le luxe et le raffinement à l’italienne, à travers les âges, et aujourd’hui encore à travers le monde. Connue pour sa très grande résistance aux effets du temps, cette roche métamorphique est utilisée par les sculpteurs et les architectes depuis la plus haute Antiquité.

On ne compte plus les œuvres qui en sont faites, en Italie et ailleurs, et auxquelles ce matériau dur, qu’il faut arracher ou couper pour l’extraire, donne vie et sensibilité. Rugueux, poli, veiné, jaspé, tacheté, rose, vert, blanc, le marbre présente une multitude d’aspects qui sont autant d’invitations à imaginer, à créer.
Le nom naturellement associé à l’évocation du marbre italien est celui de Carrare. Haut lieu de l’exploitation et du commerce du marbre depuis l’Antiquité, c’est là que se fournissent encore ceux qui, en Europe mais aussi en Asie, en Afrique recherchent un marbre de qualité parfaite pour réaliser toutes sortes de projets. Synonyme de richesse, de grandeur, le marbre blanc de Carrare est le marbre italien par excellence.
A Milan pourtant, le principal monument fait de marbre, symbole de la ville dont il occupe le cœur en même temps que celui de ses habitants, le Duomo, n’a pas été construit en marbre de Carrare. C’est plus près de la ville, que les concepteurs du monument qui devait incarner la puissance de Milan et des Visconti qui la gouvernaient alors, sont allés se fournir.

Le marbre de Candoglia
Lorsqu’un Milanais veut décrire quelque chose d’interminable, il utilise volontiers l’expression “è come la fabbrica del Duomo” : c’est un peu comme la construction du Duomo, c’est sans fin ! La fabbrica, c’est le processus (effectivement très long) de construction de l’édifice, mais c’est aussi l’institution qui depuis ses débuts et jusqu’à aujourd’hui a assuré la construction et l’entretien de ce monument.
La Veneranda Fabbrica, puisqu’elle est connue sous ce nom, a donc été chargée de gérer l’approvisionnement en marbre du chantier naissant, et c’est en 1387 qu’elle reçoit de Gian Galeazzo Visconti qui gouverne alors Milan le droit d’exploiter les carrières de marbre de Candoglia. Un siècle plus tard, alors que la ville est passée sous le contrôle des Sforza, ce droit d’exploitation est reconduit et la Fabbrica n’a cessé d’en jouir depuis. Depuis 1927, une loi accorde d’ailleurs à la Veneranda Fabbrica le droit exclusif d’exploiter le marbre de Candoglia.
Les carrières de Candoglia se situent au nord de Mergozzo, sur la rive gauche du fleuve Toce, dans la province du Verbano Cusio Ossola à une centaine de kilomètres au nord ouest de Milan, et représentent la principale source d’approvisionnement en marbre du chantier. On y exploite un filon dont le gisement lapidaire est riche, d’un marbre hautement métamorphique, ce qui signifie que sa structure a été largement modifiée sous l’effet de la chaleur et de la pression, le tout dans des temps géologiques, c’est-à-dire sur quelques millions d’années pour donner un ordre de grandeur. Ce marbre, le plus souvent blanc-rosé ou gris est une pierre idéale pour la construction d’une cathédrale : il offre la possibilité d’être sculpté très finement pour la statuaire mais c’est aussi une pierre robuste, très résistante à la pression et donc adaptée pour bâtir une structure.
La Fabbrica fit d’abord extraire le marbre qui se trouvait en surface, celui qui se trouvait dans la carrière dite des plaines, mais rapidement les éboulements et l’ampleur des besoins engendrés par l’immense chantier poussèrent à ouvrir d’autres carrières, situées toujours plus loin des rives du fleuve. La carrière principale, connue sous le nom de Carrière Mère, ouverte en 1770, fut d’abord exploitée à ciel ouvert, puis furent creusées des galeries formant un réseau. Si les coûts et les difficultés d’extraction qui en découlèrent furent nombreux, cette carrière est encore actuellement en exploitation et a atteint des dimensions qui disent combien le site a été riche (120 m de hauteur par endroits).
Dans les premiers temps, l’extraction du marbre se faisait grâce à de simples outils de fer (masses, pointes, coins, fils), et certains de ces outils sont encore en usage aujourd’hui. A défaut de toute autre méthode d’extraction, les ouvriers devaient utiliser les fissures naturelles, les faiblesses dans la structure de la roche pour y introduire à coup de masse des coins toujours plus gros et longs jusqu’à provoquer le détachement d’un bloc. Les blocs étaient ensuite dégrossis sur place, et on en éliminait les impuretés et les lésions. Enfin, selon leurs dimensions, ils subissaient une première taille de façon à correspondre aux commandes des architectes. Au XVIème siècle, l’utilisation de la poudre à canon vint modifier cette façon de faire : les volumes extraits augmentèrent, mais les déchets rendus inutilisables par l’explosion aussi… C’est au XIXème siècle que fut franchie l’étape décisive avec l’utilisation de l’électricité qui permit de mettre au point des outils plus efficaces et limitant les dommages causés à la roche. Malgré le perfection-nement des outils, la proportion de marbre finalement utilisé sur le chantier du Duomo par rapport au volume initialement extrait ne dépasse pas les 25%.

La route du marbre
L’emploi, pour construire un édifice de l’ampleur du Duomo, d’un matériau qui ne se trouvait pas sur place, a d’emblée rendue cruciale la question du transport. Pour être réalisable, le projet devait prévoir un mode de transport le moins coûteux possible. La solution adoptée consistait à utiliser les voies d’eau existantes en les agrandissant et en les adaptant. Des travaux hydrauliques d’ampleur, nécessitant la mise en œuvre de techniques avancées pour l’époque furent donc engagés, et au travers de ce vaste projet s’exprimérent les ambitions à la fois économiques et politiques de Gian Galeazzo Visconti. Celui-ci en effet, souhaitait doter les terres sur lesquelles il exerçait sa domination de moyens de transport modernes et efficaces dans un but qui n’était pas seulement économique et commercial, mais aussi politique et militaire, puisque la région de Candoglia se situe à l’extrémité nord-ouest de ses terres.
Les blocs de marbre arrachés à la carrière étaient d’abord transportés sur des chariots tirés par des bœufs jusqu’à un quai à partir duquel ils étaient embarqués sur de gros bateaux à fond plat, semblables à des péniches qui les transportaient ensuite par voie d’eau jusqu’à Milan. L’opération requérait une main d’œuvre formée et nombreuse, au point que lors des grandes phases d’embarquement, il n’était par rare de devoir cesser toute autre activité dans les carrières. Les navires ainsi chargés transportaient ensuite les blocs de marbre de Candoglia sur le Toce et, suivant ensuite le Verbano (ancien nom du lac Majeur) arrivaient à Sesto Calende, au sud du lac. Empruntant le cours du Ticino, les bateaux arrivaient à Tornavento, à l’entrée du Naviglio Grande. Le trajet parcouru, de presque 100 km, avec plus de 30 m de dénivelé se poursuivait jusqu’au bassin (laghetto) de Sant’ Eustorgio. Par la suite, pour éviter d’avoir à débarquer les blocs pour les recharger ensuite sur des chariots qui les emmenaient jusqu’au chantier du Duomo, fut réalisé la liaison avec le Naviglio interno, celui qui menait jusqu’aux portes du chantier. Pour faire face au dénivelé entre ces deux canaux, des écluses furent construites (connues sous le nom d’écluses de la Torre del Torno). Le bassin de Santo Stefano, le plus proche du Duomo devenait ainsi accessible par voie d’eau depuis Candoglia.

Dès le début de sa construction, vit le jour autour du Duomo un vaste chantier du travail du marbre arrivé de Candoglia. S’y activaient les tailleurs de pierre et les sculpteurs qui d’après les modèles imaginés par les différents artistes produisaient les ornements et les statues qui viendraient agrémenter la structure de l’édifice. Comme dans toutes les cathédrales gothiques, la statuaire du Duomo a été imaginée pour servir le message chrétien. Mais le nombre des statues (3400) et de figures présentées dans les hauts-reliefs du Duomo (plus de 700) font de l’édifice une exception. C’est une image du Paradis que renvoient ces patriarches, ces prophètes, ces saints et ces martyrs, censés guider le fidèle vers le ciel où se tient la Vierge Marie dans la figure de la Madonnina (même si celle-ci n’est pas en marbre et est postérieure puisqu’elle date du XVIIIème s.) Après-guerre, beaucoup de ces sculptures furent transférées au musée du Duomo, où l’on peut admirer de près comment les sculpteurs européens, qui furent nombreux dans les cinquante premières années de vie du Duomo, puis italiens surent donner vie au marbre venu de Candoglia.

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