D'argile, de sable , d'eau et de feu: la terracotta

Que l’on se trouve dans la péninsule ou ailleurs, c’est assez naturellement qu’on utilise pour désigner ce matériau qu’est la terre cuite, l’expression italienne terracotta. L’explication à cet usage est sans doute à chercher dans l’utilisation particulièrement riche que les Italiens ont fait de la terracotta à travers les âges, comme matériau de construction tout autant que comme élément de décoration, intérieure ou extérieure.

Mais si l’on s’intéresse à la terracotta, on en vient assez vite à évoquer la céramique, la porcelaine, la faïence, le grès… Pour y voir plus clair, un point d’abord sur tous ces termes. La terracotta est faite d’argile cuite : cette terre glaise composée de minuscules particules rocheuses a pour qualité principale sa grande plasticité. Lorsqu’elle est humide, on peut la modeler très facilement et la faire cuire une fois séchée. Cuite, elle devient très solide et résistante aux assauts du temps, ce qui fait le bonheur des archéologues. Les nombreux objets en terre cuite retrouvés lors des fouilles sont à l’origine de précieuses découvertes aussi bien en Occident que dans le reste du monde.

Le terme de céramique (du grec keramos, nom de la corne d’animal qui servait de verre à boire) désigne aujourd’hui tout ce qui est fabriqué avec de l’argile et qui a été cuit. Au sein de cet ensemble, on distingue trois grandes familles selon le type d’argile utilisé : le grès (de couleur gris-brun, formé à partir d’une argile cuite à moyenne température), la porcelaine (argile très blanche, cuite à très haute température) et la faïence (argile souvent rouge contenant beaucoup de fer, mais pouvant aussi être blanc crème ou noire, qui cuit à basse température et reste poreuse).

Parmi les façons de travailler l’argile, le tournage : la pièce naît d’une boule d’argile placée sur un tour et travaillée à la main. Le moulage consiste à utiliser des moules, souvent faits en plâtre, dans lesquels on coule l’argile rendue liquide. Cette technique est utilisée pour produire des pièces en très grande quantité telles que les briques. Le façonnage consiste à travailler l’argile à la main pour fabriquer des pièces uniques, objets d’usage courant ou œuvres d’art.
Quelle que soit la technique, l’argile est d’abord pétrie, et éventuellement décorée avant d’être séchée. Le séchage est d’abord lent pour éviter les fractures et les déformations dûes à la rétractation (en séchant la pièce d’argile perd 10 à 15% de son volume), puis accéléré par exposition à de l’air chaud. La pièce, alors très fragile, subit une première cuisson, qui peut être suivie d’un émaillage (pour la faïence qui sinon reste poreuse) et d’une deuxième cuisson.

L’histoire de l’utilisation de ce matériau commence il y a des millénaires, puisque les premières traces de production de briques remontent à plus de 5000 ans, et ont été retrouvées dans la région de Babylone en Mésopotamie. Les premières briques étaient crues, et durcies à la seule chaleur du soleil, puis apparaissent les fours attestant d’une cuisson. Ce matériau était d’autant plus utile que la pierre était peu présente dans la région, et la production se normalise. La brique a la forme d’un parallélépipède, avec un rapport précis entre ses dimensions : à l’origine, la longueur de la brique est égale au double de la largeur, qui est elle-même le double de l’épaisseur.

En Italie, et plus précisément dans la plaine padane en Piémont, les premiers témoignages de l’utilisation de la terracotta dans la construction remontent au IIe s. av. JC. La brique semble alors devenue le premier matériau de construction aussi bien pour l’architecture urbaine que dans le monde rural. Dans une région dépourvue de carrières de pierre ou de marbre, ce matériau “pauvre” occupe une place de première importance et se substitue à des matériaux plus précieux mais trop rares. Parfois, les constructions de briques sont ravalées et décorées pour imiter le marbre ou la pierre, mais le plus souvent elles sont laissées en l’état, la brique conférant à l’édifice les nuances et la chaleur de ses couleurs rouge-orangé. Depuis la période étrusque, un dense réseau de briqueterie couvre le territoire de la plaine padane qui ne fait que s’étendre jusqu’à la période médiévale. Outre les briques (mattoni), la terracotta sert aussi dans la fabrication des tuiles (tegole), des premières canalisations, des dalles de sol et d’objets de la vie quotidienne : contenants de toutes sortes et statuettes. Le Moyen Age voit fleurir en Lombardie les constructions de briques : édifices religieux et civils, châteaux, murs d’enceinte, tours de défense. Les villes se développent en général à proximité d’un cours d’eau ou d’un lac et non loin d’une forêt : Milan sur le Lambro, Pavie sur le Ticino, Lodi sur l’Adda. Les fours (fornaci) y trouvent l’argile, l’eau et le bois nécessaires à leur fonctionnement et se multiplient, offrant une production intensive de briques d’un rouge-rouille dont la couleur résulte de l’oxydation du fer contenu dans l’argile au moment de la cuisson. Ce matériau offre le double avantage d’être peu coûteux et très résistant au temps. Le cotto lombardo est le nom donné au mélange cuit (une seule fois) pour donner naissance à la brique utilisée en Lombardie aussi bien à l’époque romane qu’à l’époque gothique qui lui succède. On l’oppose au biscotto, cuit deux fois, lorsque la première cuisson est suivie d’un émaillage qui rend nécessaire une deuxième cuisson. Au fil du temps, la pose évolue en compositions toujours plus complexes, formes décoratives plus élaborées, jouant de symétries et de dissymétries qui mettent en valeur les nuances colorées de la terracotta.

A la Renaissance, la céramique italienne connaît un renouveau avec la faïence. Le mot lui-même est tiré du nom d’une petite ville située au pied des Apennins : Faenza. A partir du XVe s., cette ville devient le

centre d’une fabrication céramique réputée à travers toute l’Europe. Il s’agit d’une céramique tendre et poreuse recouverte d’un émail opacifié, nécessitant deux cuissons. Le mot majolique (maiolica), est employé en Italie comme synonyme du mot faïence. Il désignait d’abord les faïences importées d’Espagne, de Malaga ou de Valence par les navires majorquais. Mais alors qu’en Italie, le mot est utilisé de manière générique pour désigner toute faïence, dans le reste de l’Europe il s’applique spécialement à la faïence italienne de la Renaissance. La majolique italienne est, avec la faïence d’Espagne, à l’origine de toutes les faïences européennes et parmi les artistes italiens appelés en France par François Ier, se trouvent entre autres des faïenciers italiens. La faïence italienne est progressivement supplantée par des centres comme Delft aux Pays-Bas ou Nevers en France.
L’art de la faïence connaît ensuite un déclin. Il ne répond plut aux goûts et aux besoins qui sont ceux d’une société industrielle. Seule la période du Liberty redonne pour quelques temps ses lettres de noblesse à la majolique dont des carreaux ornent parfois les façades.

Si la terracotta n’est plus aujourd’hui produite en masse, les traditions du travail de ce matériau sont perpetuées par quelques maisons et artisans qui entretiennent un savoir-faire, qui permet la conservation et la restauration d’un vaste patrimoine en même temps que l’expression d’une créativité toujours vivante.

Charlotte Rousseau-de Charentenay

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