La Scala retourne à la Scala

Comme à l’accoutumée, la saison lyrique recommence à Milan le 7 Décembre, jour de la Saint Ambroise, patron de la ville. Mais cette année, la première, habituellement déjà très mondaine, va revêtir un faste tout particulier. Têtes couronnées et chefs d’Etat sont invités et pour les non invités, la place de parterre se paye 2000 euros. L’événement est de taille, parce qu’après 2 ans et demi de travaux qui ont déplacé les manifestations lyriques au théâtre des Arcimboldi, la Scala rouvre, restaurée dans sa partie historique, modernisée et agrandie de volumes pour faciliter la préparation des spectacles.

Riccardo Muti va diriger l“Europa riconosciuta” d’Antonio Salieri, l’opéra même qui avait été joué le soir de l’inauguration du théâtre le 3 Août 1778.

Antonio Salieri était très apprécié à la Cour de Vienne. Milan, à l’époque sous domination autrichienne, vient de perdre en 1776 dans un incendie son théâtre ducal qui se trouvait dans l’aile ouest du palais royal. Très vite, les propriétaires des loges du théâtre ducal décident de construire un nouveau théâtre. Ils reçoivent l’appui financier de Ferdinand d’Habsbourg, fils de Marie Thérèse d’Autriche et gouverneur de Milan pour le construire sur l’emplacement de l’église de Santa Maria della Scala, qu’avait fait édifier en 1381 Beatrice Regina della Scala, femme de Bernabò Visconti, seigneur de Milan.

Le projet est confié à Giuseppe Piermarini (1734-1808), l’architecte dont le goût néoclassique vient de s’exprimer dans la construction du palais royal. Compte tenu de l’étroitesse de la rue, Piermarini propose pour la façade une solution en perspective faite de saillies et de décrochements rythmés par les lignes rigoureuses et symétriques néoclassiques. Il crée trois étages, en bas, un avant corps avec 3 arcades en granit surmonté de deux étages en pierre claire de Viggiù. Les fenêtres à tympan triangulaire sont bordées de colonnes doubles et de piliers corinthiens. Au sommet, un fronton triangulaire décoré du bas relief le char d’Apollon, fait rappel à l’avancée du rez de chaussée. Piermarini invente une circulation fonctionnelle avec un portique externe pour les carrosses et une galerie plus interne pour les piétons.
A l’intérieur, la forme de la salle en fer à cheval, la dimension réduite des loges permettent d’optimiser l’espace réparti en quatre niveaux de loges et deux galeries supérieures. Le parterre ne contient que quelques sièges mobiles car on ne donne pas seulement des spectacles sur scène mais aussi des fêtes et des bals privés. La courbe de la voûte acoustique, en bois et sans décoration permet une propagation exceptionnelle du son. Les rideaux et les velours, alors de couleur bleue, portent les armoiries des familles de la noblesse qui personnalisent leur loge d’éléments décoratifs. Dans ce tout petit salon qu’est la loge, on discute, on joue aux cartes et aux jeux de hasard, on mange après s’être approvisionné au buffet du théâtre ou auprès des marchands ambulants stationnés devant La Scala. On vient écouter l’opéra-bouffe napolitain de Giovanni Paisiello et de Domenico Cimarosa.
Après la Révolution Française, la Scala s’ouvre au goût français notamment grâce à Ferdinando Paer, musicien de Napoléon. Le romantisme s’annonce avec Gioacchino Rossini, Gaetano Donizetti et Vincenzo Bellini qui inaugurent leur succès à la Scala et le théâtre devient le lieu par excellence du mélodrame italien.
Puis la Scala connaît ses premières transformations ; la scène est allongée, une fresque de Francesco Hayez anime la voûte, la décoration originelle perdue pendant l’occupation française prend les couleurs rouge et or que l’on connaît aujourd’hui. Le grand lustre central est installé. Des modifications sont aussi apportées à l’extérieur du bâtiment ; les deux reculs de la façade sont comblés par deux extensions surmontées de terrasses; le ‘Casino Ricordi’, du nom de Giovanni, copiste à la Scala et fondateur de la maison d’édition musicale est construit à l’angle de la contrada dei Filodrammatici. Enfin, la perspective donnée par l’ouverture de la place de la Scala en 1858 ajoute à l’effet d’aplatissement de la façade de Piermarini.

Pour ne plus faire appel à des troupes saisonnières, la Scala crée en 1813 sa propre école de danse. Avec tendresse, les Milanais baptisent les petits rats ‘spinazzitt’ à cause de leur coiffure qui rappelle l’épinard. Le plus connu d’entre eux sera un siècle et demi plus tard la célèbre danseuse étoile Carla Fracci.
De Oberto (1839) à Falstaff (1893), s’échelonnent les succès triomphaux de Giuseppe Verdi à la Scala. Milan voue une grande dévotion au compositeur romantique qui exprime pour elle son désir d’indépendance face aux Autrichiens et ses idées patriotiques. A la Scala, le public reprend les airs de Verdi comme autant d’hymne à la liberté.
En 1883, la Scala est le premier théâtre d’opéra du monde à être éclairé à l’électricité. Au début du 20ème siècle, des difficultés économiques font revoir la gestion du théâtre. Arturo Toscanini, nouveau directeur artistique, réforme radicalement la Scala. Une rénovation est entreprise avec ouverture d’escaliers, nouveau foyer, mécanisme à ponts et système hydraulique pour mobiliser les décors de scène. Malheureusement la Scala est partiellement détruite par les bombardements de 1943. Mais en moins de deux ans, le théâtre est reconstruit et Toscanini rentré d’exil dirige l’émouvant concert inaugural le 11 Mai 1946.

Maria Callas devient la soprano préférée des Milanais. En 1955, la nouvelle salle de la Piccola Scala offre 500 places supplémentaires mais elle ferme en 1983.

Après Claudio Abbado, Riccardo Muti, entré à la Scala en 1970, prend la direction musicale du théâtre en 1986 et reporte sur scène les oeuvres de Verdi et de Wagner.

En 1997, la Scala devient une fondation avec des sociétaires privés. Au changement de millénaire, la Scala connaît une nouvelle étape décisive de son histoire puisqu’à la demande de la mairie de Milan, l’architecte suisse Mario Botto reprend en le modifiant un projet architectural préexistant. Au bâtiment néoclassique de Piermarini, il ajoute deux figures géométriques pures, en haut et derrière, un grand parallélépipède qui s’élève à 38 mètres et sur le côté une structure ellipsoïde.
Ces nouveaux volumes contiendront la tour scénique, des salles de répétition et des bureaux et bénéficieront des derniers progrès technologiques, notamment pour la mobilisation des planchers de la scène. Deux décors pourront ainsi être montés simultanément, et le nombre de représentations augmenté d’un tiers. Parallèlement à cette restructuration de style contemporain, la restauration conservatrice de la partie historique de la Scala confiée à Elisabetta Fabbri prévoit le retour aux matériaux d’origine, comme le pavé en terre cuite des loges. La scène sera allongée, le poulailler réaménagé avec des places assises. Confort d’écoute et sécurité sont promis à plus de deux mille spectateurs sans que pour cela ne soit altéré le cadre historique de la célèbre salle de théâtre, ni dégradée la qualité acoustique de la salle.

Entre craintes et polémiques, les travaux estimés à cinquante deux millions d’euros vont bon train entre 2002 et 2004 jusqu’à ce 7 décembre historique.

Le verdict de l’exigeant public milanais est attendu fébrilement...

Après la soirée inaugurale, les spectacles de la Scala se partageront entre le théâtre de la Scala et le théâtre des Arcimboldi jusqu’en septembre 2005.

Teatro alla Scala
Piazza della Scala
Teatro degli Arcimboldi
Via Innovazione - 20 126 Milano
Tel. 02 72 00 37 44 - Fax. 02 876145

 

Anne Carouge

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