![]() | Stendhal et Milan |
A Paris, par un pluvieux après-midi d’Avril 1837, Stendhal s’amuse, six ans avant sa mort, à rédiger sa nécrologie : sa biographie y est un parcours itinérant entre la France, l’Angleterre et l’Italie à la recherche de lui-même, entre sa vocation littéraire et ses multiples charges de fonctionnaire, et à la quête du bonheur auprès de divers amours. Il apparaît que le foyer nodal de cet itinéraire est Milan. “ Il passait son temps à Milan. Ce fut le plus beau temps de sa vie, il adorait la musique, la gloire littéraire et estimait fort l’art de donner un coup de sabre”. Son texte se termine par “ Il aima Cimarosa, Shakespeare, Mozart, Le Corrège. Il aima passionnément V.... M...A... Ange, M...C..., et quoiqu’il ne fût rien moins que beau, il fut aimé beaucoup de quatre ou cinq de ces lettres initiales. Il respecta un seul homme : NAPOLEON. Parmi ces initiales, figurent deux Milanaises. Voyons comment Milan exerce sur lui cet attrait particulier au point que l’auteur du ‘Rouge et le Noir’ se définisse comme milanais et fasse de Milan sa patrie. A 17 ans, en Mai 1800, le sous-lieutenant de cavalerie Henri Beyle arrive pour la première fois en Italie au sein de l’armée de réserve commandée par Bonaparte chargé de reprendre aux Autrichiens l’Italie du Nord. Le passage du col du Grand Saint Bernard et le baptême du feu en Val d’Aoste lui révèlent à la fois la grandeur et l’héroïsme, deux aspects du sublime dont il sera toujours épris. Emerveillé, il découvre à la fois l’aventure, la musique de Cimarosa, et la beauté de l’Italie. A Milan, il retrouve son petit cousin le commissaire Martial Daru. Ce dernier est le frère de Pierre Daru, le puissant secrétaire général à la Guerre qui a pris sous sa protection à Paris le jeune Henri après qu’il eut quitté sa ville natale de Grenoble pour fuir l’éducation tyrannique donnée par son père. Son cousin l’accueille dans sa résidence Casa d’Adda au 41 de l’actuelle Via Manzoni. C’est une révélation “Je me trouvais dans un superbe salon qui donnait sur la Corsia di Porta Nuova. J’étais enchanté. Pour la première fois, l’architecture produisait son effet sur moi... Milan a été pour moi de 1800 à 1821 le lieu où j’ai désiré continuellement habiter. J’y ai passé quelques mois en 1800, ce fut la période la plus belle de ma vie”. Le jeune officier loge dans le palais Bovara sur le Corso di Porta Orientale, aujourd’hui Corso Venezia. Il s’amuse du spectacle de cette rue, grande scène théâtrale transversée par les officiers napoléoniens qui s’y pavanent à la tramontane pour rencontrer les belles milanaises dans leur promenade en carrosse vers les Bastions, chaque jour comme un rite mondain. Le jeune Beyle apprend le milanais, découvre avec ravissement la ville, ses cafés, ses théâtres. Martial l’initie à la vie mondaine et galante de Milan. L’univers féminin d’Henri, orphelin de mère à sept ans, élevé par des hommes, son père austère, son précepteur rigide, son grand-père débonnaire, se résume presque jusqu’alors à sa tante à laquelle il fut confié et à ses deux soeurs. Martial lui apprend “ le peu qu’il sache dans l’art de se conduire avec les femmes ”. Par l’intermédiaire de son cousin, Henri Beyle est présenté à Louis Joinville, commissaire à la guerre dont la maîtresse est la ravissante Madame Angela Pietragrua, aux moeurs assez légères. Henri tombe sous le charme de la belle Milanaise, qu’il décrira dans son autobiographie La Vie d’Henri Brulard, comme “ une putain sublime à l’italienne, à la Lucrèce Borgia ”. Il ne serait pas à exclure pour certains chroniqueurs que ce soit la belle Angela qui initie le jeune Francais aux plaisirs charnels tandis que d’autres s’accordent à dire qu’Henri a du attendre onze ans pour arriver à ses fins avec elle. Toujours est-il que le jeune homme associe à l’image sensuelle d’Angela le bonheur de vivre à Milan. Stendhal écrit dans Souvenirs d’égotisme “ Je suis arrivé à Milan en Mai 1800, j’aime cette ville. Ici j’ai trouvé les plus grandes joies et les plus grandes douleurs, ici surtout, et c’est ce qui constitue la patrie, j’ai éprouvé les premiers plaisirs. Ici je désire passer ma vieillesse et mourir ”. Les années suivantes, il participe aux campagnes de Russie et de Saxe mais la chute de Napoléon met fin à sa carrière. Il décide donc en 1814 de s’établir à Milan où il fréquente les milieux intellectuels romantico-libéraux qui rêvent de chasser les Autrichiens de retour à Milan. Il se lie d’amitié avec le poète Carlo Porta, admire le poète Vincenzo Monti, rencontre l’écrivain Alessandro Manzoni. Passionné de musique, Henri Beyle est un habitué de la Scala, où il est flatté d’être reçu chaque soir dans la loge de Ludovic de Brême où défilent des hommes distingués, et où “ l’on écoute la musique quand la conversation cesse d’intéresser ”. Il devient l’amant officiel d’Angela. Mais elle se joue de lui et il met fin à leur liaison orageuse en Décembre 1815. A Milan sa vocation littéraire s’exprime enfin en 1817 quand il publie sous le nom de Stendhal Rome, Naples, Florence. Comme son titre ne l’indique pas, ce carnet de voyage parle aussi de Bologne et de Milan ; c’est un recueil de sensations personnelles face aux lieus et aux êtres. Ainsi dit-il du Dôme de Milan “ cette architecture brillante est du gothique sans l’idée de mort ”, des cours intérieures des palais “ les colonnes sont en architecture ce que le chant est à la musique ”. Il parle du Corso comme “ la revue générale de la bonne compagnie ” ; des femmes “ les femmes françaises se regardent entre elles, les italiennes regardent les hommes ”. Quant à lui, il n’en voit plus qu’une quand il rencontre en 1818 dans le cercle indépendantiste des Carbonari, Matilde Viscontini, épouse d’un officier polonais, Jean Dembowski et amie du poète romantique Ugo Foscolo. Stendhal tombe éperdument amoureux d’elle et commet pour “ Métilde ” mille extravagances sans succès. Cette passion lui inspirera un essai psychologique sur l’amour. Devenu suspect à la police autrichienne, Stendhal désespéré est contraint de quitter Milan en Juin 1821. Il revient s’installer en Italie en 1830, comme consul dans les Etats Pontificaux. “J’ai adoré et j’adore encore une femme nommée mille ans... J’ai obtenu en mariage sa soeur aînée nommée Rome ”. Quand il meurt à Paris en 1842, sans connaître le succès comme romancier il a choisi pour épitaphe Qui Giace Son nom est également, et à juste titre, inscrit au Famedio, le panthéon du Cimetière Monumental de Milan.
Anne Carouge | |
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